LES ORIGINES DU DREAD TALK

En 1838, l’esclavage est aboli en Jamaïque. Pour essayer de garder la main sur l’île, l’Empire britannique essaie d’accentuer le travail de dépossession culturelle et notamment linguistique entrepris durant la période de l’esclavage. En effet à l’époque les maîtres d’esclaves interdisaient à ceux-ci non seulement de pratiquer leurs rites et religions, mais aussi de parler leurs langues vernaculaires.

L’esclavage aboli, l’entreprise de dépossession linguistique va être accentué par l’école et l’administration. La maîtrise de l’anglais de Sa Majesté étant la seule voie d’accès aux emplois et à la réussite sociale. Le Jamaïcain noir se fera un point d’honneur de parler un anglais sans accent ni réminiscence de mots africains.

Cette méthode de déculturation va si bien réussir que, dit-on, durant la Seconde Guerre mondiale, les Jamaïcains surpasseront en bravoure les Britanniques et se seraient même battus tous seuls pour la Grande-Bretagne. C’est contre cet état d’acculturation, de négation de la dimension africaine dans le parler du Jamaïcain que va s’élever vers les années 60 un mouvement religieux de contestation culturelle et sociale, le rastafarisme. Ce mouvement va créer un langage appelé le "dread talk", c’est-à-dire le parler terrible ou plutôt le parler osé.

Le dread talk va réintroduire des mots d’origine africaine dans l’anglais classique. C’est ainsi que Dieu est désigné dans ce langage par un mot éthiopien "rastafari". Ou encore des mots comme bongoman utilisés pour désigner des gens fiers et dignes, Igzebiere pour dire que le tout puissant soit loué. La plus grande innovation du dread talk dans l’affirmation de la part de l’Afrique dans la constitution de l’identité et donc de la langue jamaïcaine est dans la restructuration même des mots d’origine anglaise.

Le dread talk part de l’hypothèse que les mots de langues africaines doivent forcément signifier ce qu’ils laissent entendre à l’oreille. Partant de cette hypothèse, il semble donc incompréhensible que par exemple celui qui se fait écraser par le système, l’opprimé soit désigné par le terme oppressed, prononcé uppressed (-up- vers le haut) ce qui à l’oreille pourrait traduire opprimer par celui qui est poussé vers le haut. Pour réparer cette erreur, le dread talk utilisera le mot downpressed-down, bas. Opprimé redevenant ainsi celui qui est poussé vers le bas. La transformation du mot cigarette en blindgarete est une autre illustration éloquente de cette démarche.

Le fait de fumer une cigarette étant considérée comme une pratique négative, le mot cigarette qui donne, décomposé à l’oreille ci(see=voir)garete sera transformé en blind(aveugle)garete. Depuis ce mouvement de dread talk les mots africains ont retrouvé leur place dans la langue jamaïcaine. On notera d’ailleurs que le dernier prix Nobel de littérature, WILCKOAT, utilise dans ces poèmes très souvent ce langage.

 

(The rasta man vibration)


 

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